Accueil
Nous allons vers le printemps. Enfin, pas seulement le printemps. Nous sommes entrés il y a peu dans le temps du Carême, cette longue période de quarante jours qui nous conduit vers Vendredi-saint et Pâques. Et traditionnellement, ce temps du Carême invite à méditer la dureté des temps, la persistance du mal dans le monde, et l’importance de tenir bon.
Ce soir, la cantate no 6 nous installe dans cette atmosphère de Carême : « Reste avec nous, le soir approche, le jour décline ». Nous reparlerons du soir et de la lumière qui tombe. Mais pour l’heure, nous voilà avec un orgue, un chœur, un ensemble instrumental prêts à faire vibrer l’instant. Bienvenue à vous les musiciens, bienvenue à chacun, à chacune, pour ce moment de musique et de parole.
Texte méditatif
Un jeune homme est allé voir un jour le rabbin de sa communauté et lui a dit :
– Rabbi, je n’ai pas la foi.
– Bon, et alors ? lui a répondu le rabbin. Qu’est-ce que ça peut faire ?
– Le jeune homme insiste :
– Non, mais je veux dire, la Bible, tout ça… je n’y crois pas.
– Et alors, qu’est-ce que ça peut faire ?
– Mais comprenez-moi bien, rabbi. Même Dieu, je n’y crois pas !
– Et alors, qu’est-ce que ça peut faire ?
– Mais enfin, Rabbi, cessez avec vos “Qu’est-ce que ça peut faire ?”
Vous êtes rabbin, tout de même !
Alors le rabbi a demandé :
– Mais ça t’embête donc tant, que tout ça n’existe pas ?
– Si ça m’embête, dit le jeune homme ! Mais ça me déchire complètement !
Et le rabbi de lui répondre .
– Eh bien, c’est exactement ça, la foi.
Jean-Jacques Fdida,
Contes des sages juifs, chrétiens et musulmans. Histoires tombées du ciel. Paris, Seuil, 2006.
Lectures bibliques : Luc 24,13-32
Reste avec nous…
Dans son roman La nuit, Elie Wiesel situe l’action à Auschwitz. Les prisonniers ont été rassemblés pour assister à la pendaison de prisonniers. L’exécution est publique, pour servir d’exemple. Les prisonniers en ont l’habitude. Mais ce jour-là n’est pas comme d’habitude. Car parmi les condamnés se trouve un petit garçon de douze ans, dont le corps se balance légèrement au bout de la corde. Eliézer passe devant lui, comme le veut le cérémonial imposé par les gardiens. Derrière lui, il entend un homme murmurer : « Où donc est Dieu, mais où est-il ? » Et Eliézer entend en lui une voix répondre : « Où est Dieu ? Mais le voici. Il est pendu ici, à cette potence. » Pour Elie Wiesel, qui nous a quittés l’été dernier, comme pour beaucoup de croyants juifs, le silence de Dieu à Auschwitz est resté une insondable énigme.
Je pense que pour les chrétiens d’Orient, de Syrie, d’Irak, d’Egypte, ces chrétiens dont le martyre se poursuit dans la presque indifférence du monde, la question se pose aussi : « Où est Dieu dans cette haine qui nous arrache à notre pays, à notre village, à nos voisins, à notre maison ? ». Pour eux aussi, la nuit s’est approchée et le jour a décliné.
Ils ressemblent à ces pèlerins d’Emmaüs, qui étaient gonflés d’espoir et de projets, et pour qui Jésus représentait un avenir prometteur. Une vie meilleure. Et puis, crac ! Tout s’est enrayé : les ennuis, les jalousies, les oppositions, les menaces, et puis l’arrestation, le procès truqué et la condamnation à mort. Où est Dieu dans ce scénario désastreux ?
Ça nous arrive aussi. Pas comme ça. Mais il y a aussi des fois où la situation dérape. Où nos défenses habituelles sont débordées et ne nous sauvent plus. Face à une maladie insidieuse. Face à des échecs répétés. Face à la dureté des temps et de l’économie. Comme un bateau qui prend l’eau, lentement mais sûrement, et on n’arrive plus à faire face. Les moyens habituels sont inefficaces. Où est Dieu, dans ce jour qui décline ?
La réponse du Nouveau Testament est modeste. Très modeste. Et de plus, déconcertante. Là où on attendrait Dieu descendre au secours des siens comme un hélicoptère de la REGA, rien ne se passe. Non, la réponse tient dans un petit mot de 4 lettres. Et c’est celui que chante le chœur dans notre cantate : avec. « Reste avec nous ». Car s’il y a une chose certaine pour Eliézer, dans le roman d’Elie Wiesel, c’est que Dieu n’est pas avec. Il est ailleurs, occupé à d’autres affaires plus importantes, ou alors impuissant comme un pantin pitoyable. Mais il a abandonné les malheureux à leur sort.
Et c’est là que le Nouveau Testament insiste avec son petit mot : avec. Ne sois pas contre nous, mais avec nous. Ne joue pas contre nous, mais avec nous.
Quand Jésus guérissait des malades, c’était là le message. Jésus n’a pas été un médecin de choc. Ce n’était pas son but. Son intention était de faire comprendre aux malades qu’il rencontrait que Dieu n’était pas contre eux, complice de la maladie qui les accablait – comme ils le pensaient, et ils se sentaient en plus coupables de leur maladie en se demandant : mais pourquoi moi ? qu’ai-je fait pour que ça m’arrive ? – non, Dieu n’était pas contre eux. Il avait passé de l’autre côté et il était de leur côté, avec eux, solidaires d’eux pour combattre leur maladie.
Mais pour réaliser ça, il faut lâcher quelque chose. On ne gagne rien sans s’alléger. Il faut lâcher notre imaginaire d’un Dieu tout-puissant, d’un Dieu hélicoptère salvateur. Pour recevoir la nouvelle d’un Dieu qui est avec. C’est complètement déroutant de réaliser ce changement de lieu. Ce Dieu qu’on a toujours pensé comme le Très-Haut et qui se révèle être le Très-Bas, comme dit Christian Bobin. Il y a, depuis la croix de Vendredi saint, une discrétion de Dieu à laquelle nous avons de la peine à nous faire, tant notre imaginaire est fort. Dieu est comme ce voyageur incognito dont parle le texte que nous avons lu : un compagnon de vie qui permet de tenir bon.
Ce compagnon leur explique, aux deux voyageurs : « Il fallait que le Messie souffre de cette façon et que Dieu lui donne sa gloire ». Il fallait que le Christ souffre comme ça… et meure sans sauvetage spectaculaire, pour que nous réalisions où est Dieu : avec. 4 lettres. Autant que le mot Dieu. On aurait dit que c’était prévu… Quatre lettres à garder avec soi pour les jours de tempête.
Texte méditatif
Reste avec nous, Seigneur, que ta route demeure notre chemin.
Tu es tellement tout ce que nous cherchons obscurément, quand le soir tombe.
Reste avec nous, et ne va pas plus loin.
Il est encore si proche, ce moment où tu nous attendais alors que nous te cherchions.
Reste avec nous, Seigneur.
Il y a dans tes paroles tout ce que dont nous avons besoin, tout ce qui nous libère de nous-mêmes.
Quand tu es là, avec nous et non contre nous, notre fragilité devient supportable.
Tu as le goût de l’éternité.
Redis-nous aussi que tu veux rencontrer tous les humains, et que nous sommes, au bout de cette humanité, le lieu de ta présence.
Reste avec nous, avec le soir qui approche, et le jour qui décline.
D’après François Chagneau, Reste avec nous. Paris, Desclée, 1969.
