Une fois de plus…
Une fois de plus il faut que je tombe sur une de ces cantates qui semblent dénigrer la vie terrestre et glorifier presque uniquement ce qui vient après…
Une fois de plus je dois commenter un texte du XVIIIe comprenant des affirmations avec lesquelles je dois avouer que j’ai pas mal de peine… et pas seulement moi…

Le titre déjà :
Il nous faut passer par bien des tribulations pour entrer dans le royaume de Dieu ! Je crois entendre ma grand-mère (et avec l’accent vaudois : bieien des tribu-la-t-ions)
Et ce n’est pas que le titre ! ceux qui ont pris le temps de lire le feuillet s’en sont rendu compte : l’auteur du livret (qui n’est pas Bach) semble bien dépité, bien déprimé :
Je veux aller au ciel, mon refuge n’est pas ici
En larmes je me réveille, en larmes je me couche dans mon lit
Ah si seulement mon Jésus, aujourd’hui même, j’étais avec toi au ciel…

Un psychiatre appellerait cela « désir de mort » et en serait fort alarmé…

Pourquoi, pourquoi donc Bach choisit il ces paroles alors que cette cantate est écrite pour un joyeux dimanche du temps de Pâques, précisément le troisième dimanche qui suit la fête de la résurrection, dimanche qui s’appelle selon le premier mot du psaume : Jubilate (réjouissez-vous ! jubilez !)
La réponse est assez simple et éclairante (valable pour toutes les cantates Bach) : le principe est que l’auteur du livret (inconnu, je le répète) doit s’inspirer des textes du jour, C’est bien le texte du lectionnaire, luthérien, qui va donner le sens du dimanche. Ce troisième dimanche du temps de Pâques, c’est l’évangile de Jean au chp 16… (celui que nous avons entendu tout à l’heure).
Dans St Jean, ces paroles de Jésus sont prononcées avant sa mort, mais elles peuvent tout à fait correspondre à la situation qui suit sa résurrection. Il va en effet à nouveau partir et laisser les disciples apparemment seuls et démunis…
Jésus leur dit :
Encore un peu de temps et vous ne m’aurez plus sous les yeux et encore un peu de temps et vous me verrez… ces paroles sont énigmatiques et suscitent la curiosité des disciples, et Jésus dit alors cette phrase centrale :
En vérité en vérité je vous le dis : vous allez gémir et vous lamenter, vous serez affligés… mais votre affliction se tournera en joie…
C’est là où nous en sommes maintenant de notre cantate
Et voilà que durant toute la seconde partie que nous allons entendre, le librettiste rebondira sur cette parole : votre affliction se tournera en joie… et il développera le côté espérance de cette parole… qui toutefois, restera essentiellement tournée, orientée vers l’au-delà, vers la vie post mortem si on peut dire, ce qui (vous en conviendrez) maintient dans le problème tout entier !

Comme je me réjouirai, comme je me délecterai,
Quand tous les chagrins mortels seront finis !
Là je luirai comme une étoile et brillerai comme le soleil,
Alors la joie divine et bénie ne sera troublée
Par aucun chagrin, gémissement et lamentation

Sommes-nous dès lors condamnés à considérer que la vie n’est qu’un torrent de larmes dont seule la mort peut nous sauver ?  Apparemment oui si l’on suit les paroles de notre cantate (remarquez que cela est déjà pas mal que de ne pas avoir d’espérance du tout !!!)
Remarquez aussi que ce fut là l’enseignement des Eglises jusqu’à il n’y a pas si longtemps (ma grand-mère c’est le XXe) Et remarquez encore qu’après Nietzsche Freud et Marx, cet enseignement est devenu totalement inaudible de nos jours… où seule la vie terrestre semble avoir toute la valeur…

Je répète la question : sommes-nous dès lors condamnés à considérer que la vie n’est qu’un torrent de larmes dont seule la mort peut nous sauver ?  Oui si on suit les paroles de notre cantate, mais clairement non si l’on suit toutes les paroles que Jésus prononce dans notre passage :
Le librettiste omet en effet un verset, un verset qui change toute la donne, un verset qui fait basculer un verset susceptible de nourrir un tout autre rapport à la souffrance

Jésus leur dit : Lorsqu’une femme enfant, elle est dans l’affliction, puisque son heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus de son accablement, elle est tout à la joie d’avoir mis un homme au monde.

Et ca change tout !
Si l’on voit les difficultés, les drames, les échecs même comme des étapes d’un processus de vie, un processus d’accouchement -à alors toute la vision des épreuves s’en trouve transformée…
Elles deviennent des occasions de naissances, des possibilités de progrès, de compréhensions renouvelées de la vie… perdent leur puissance de négativité…
C’est ainsi que vous êtes maintenant dans l’affliction ; mais je vous verrai à nouveau, votre cœur se réjouira et cette joie nulle ne vous la ravira.
Cette manière de voir les choses et la vie comme un accouchement, est redoutablement efficace. Elle relativise la douleur et entraîne la vie comme un processus de naissance en naissance. Comme un work in progress.
Il ne s’agit plus d’attendre la mort pour entrer dans la vraie vie, mais de cheminer de commencement de commencement comme le disait Grégoire de Nysse
Ou :
St Paul  le savons, en effet la création tout entière, gémis encore dans les douleurs de l’enfantement. Rm 8