Une fois n’est pas coutume : la cantate de ce dimanche est bien la cantate de ce dimanche. On ne parvient pas toujours à faire coïncider le dimanche de Cantate et parole et le temps liturgique de la cantate. Mais cette fois, ça y est. La cantate d’aujourd’hui a été écrite par Bach il y a exactement 302 ans pour le 26e dimanche après la Trinité et c’est aujourd’hui. En l’occurrence, petit décalage : nous sommes aujourd’hui le 3e dimanche de l’Avent et la cantate était destinée au 2e dimanche de l’Avent. Mais accordons-nous ce détail. Voici une cantate pour l’Avent. Elle porte pour titre : « Veillez ! Priez ! priez ! Veillez ! »
Alors bienvenue pour ce temps de l’Avent.
Que vous soyez émerveillés par l’approche de Noël ou lassés par la pression commerciale.
Que vous soyez ruinés par le Black Friday ou heureux de vos achats.
Que vous soyez inquiets de la vie du monde ou qu’elle vous laisse indifférents, bienvenue.
Vous avez fait le bon choix.
Cantate et parole vous offre un temps de lumière, de paix et de méditation.
Entrons en musique.
Texte méditatif
A vingt ans, j’ai prié Dieu. Je lui ai dit : ça suffit. Change ce monde. Il est trop cruel, trop injuste, trop cynique. Les actualités, chaque jour, j’en ai plus qu’assez. C’est vraiment ça que tu as voulu en créant le monde ? Alors, si ça te déplaît aussi, manifeste-toi. Montre que tu n’es pas absent ou impuissant, s’il te plaît. Mais rien ne s’est passé.
A quarante ans, j’ai prié Dieu. Je lui ai dit : j’ai compris. Tu ne changeras pas le monde, mais au moins change ceux et celles qui m’entourent, mon conjoint, mes voisins, mes collègues de travail. Vraiment, les relations ne sont pas toujours faciles. Je n’arrive pas à avoir des relations paisibles avec eux, alors s’il te plaît, tu ne pourrais pas les changer ? Un petit coup de pouce ? Mais rien ne s’est passé.
A soixante ans, j’ai prié Dieu. Je lui ai dit : j’ai compris. Change-moi. Change mon regard sur le monde, sur mon entourage, sur ceux qui me sont chers. Donne-moi sur le monde un regard d’espérance qui capte les signes de paix. Donne-moi sur les autres un regard de bienveillance qui repère leur face de lumière et non leurs obscurités. Merci mon Dieu, il m’a fallu du temps.
Lecture biblique : Matthieu 24,42-51
Veillez, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur va venir.
Vous le savez : si le maître de maison connaissait l’heure de la nuit à laquelle le voleur va venir, il veillerait et ne laisserait pas percer le mur de sa maison. Voilà pourquoi, vous aussi, tenez-vous prêts, car c’est à l’heure que vous ignorez que le Fils de l’homme va venir.
Quel est donc le serviteur fidèle et avisé que le maître a établi sur les gens de sa maison pour leur donner la nourriture en temps voulu ? Heureux ce serviteur que son maître en arrivant trouvera en train de faire ce travail.
En vérité, je vous le déclare, il l’établira sur tous ses biens. Mais si ce mauvais serviteur se dit en son coeur : « Mon maître tarde », et qu’il se mette à battre ses compagnons de service, qu’il mange et boive avec les ivrognes, le maître de ce serviteur arrivera au jour qu’il n’attend pas et à l’heure qu’il ne sait pas ; il le chassera et lui fera partager le sort des hypocrites : là seront les pleurs et les grincements de dents.
Qu’attendons-nous ?
Il y a dans la foi chrétienne bien des thèmes qui nous conviennent : l’amour du prochain, par exemple. Au top ten, il sortirait en premier. Et puis les dix commandements : Tu ne te feras pas d’idole, tu ne tueras point, tu ne voleras pas, tu ne témoigneras pas à tort contre ton prochain. Voilà ce qui fonde une vie en société paisible et respectueuse d’autrui. A cela, on y tient.
A côté de ça, il y a dans la foi chrétienne des points qui posent problème. Tenez, la résurrection. Difficile à imaginer, la résurrection du Christ à Pâques et notre propre résurrection après la mort. Oui, ça fait problème.
Et puis, il y a des éléments qui semblent inutiles. La fin des temps, le retour du Christ. Est-ce vraiment utile de croire ça et qu’est-ce que ça change ? Si nous craignons qu’un jour le monde prenne fin, ce n’est pas à Dieu qu’on pense aujourd’hui, mais plutôt au changement climatique et à ses effets désastreux. La fin du monde, c’est l’humanité qui en serait responsable plutôt que Dieu.
Alors, entre nous, à quoi bon attendre le retour du Christ ? Il y a deux mille ans que les chrétiens espèrent ce retour, et il y a gros à parier que nos enfants et nos petits-enfants l’espéreront toujours.
La période de l’Avent, savez-vous, c’est justement le temps où la chrétienté rappelle cette échéance. Vous le savez sans doute, le mot « Avent » vient du latin adventus, la venue. Pendant l’Avent, nous ne célébrons pas la venue de Noël, non, mais la venue du Christ à la fin des temps, à la fin de l’histoire. Pendant 4 dimanches, les chrétiens se rappellent qu’ils sont en attente, qu’ils sont en espérance. Un jour, il reviendra.
La cantate d’aujourd’hui est toute entière consacrée à cette attente. Le choeur l’a chanté d’emblée : « Veillez ! Priez ! Tenez-vous prêts à tout moment, jusqu’à ce que le souverain des souverains mette fin à ce monde ! » La cantate de l’Avent, c’est une cantate de l’attente, de l’espérance, du « un jour il reviendra ».
Attendre Dieu. A propos d’attente, j’aime bien ce commentaire juif, qui s’interroge sur le verset dans lequel Dieu maudit le serpent de la Genèse. Vous savez, le serpent qui induit en tentation Adam et Eve, le premier couple humain. Et Dieu dit au serpent : Parce que tu as fait cela, tu seras maudit entre tous les bestiaux et toutes les bêtes des champs ; tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie (Genèse 3,14). Le serpent est condamné à manger de la poussière ; or la poussière est inépuisable sur la surface de la terre. Et le commentateur s’interroge : c’est quoi, la malédiction ? En quoi est-ce une punition d’être condamné à manger ce qui est inépuisable ? Alors, écoutez bien, le commentateur répond que la condamnation du serpent réside justement dans le fait qu’il n’aura plus jamais faim, qu’il n’aura plus jamais soif. Jamais il n’attendra. Jamais il ne sera en quête. Jamais il ne connaîtra le sens du mot « espérer ».
Parce qu’attendre, c’est espérer. En espagnol, attendre se dit esperar.
Oscar Wilde, qui est facétieux, a dit qu’une des grandes bénédictions de notre humanité est que le Père Noël n’existe pas. Imaginez la catastrophe que serait notre vie si le Père Noël existait, s’il suffisait de demander quelque chose pour qu’on l’obtienne. Immédiatement, on partirait en vacances sur une île paradisiaque, on aurait une merveilleuse maison avec des tas d’objets inutiles dedans… et très vite la vie perdrait de son sel. Le malheur de notre monde, c’est lorsque toutes nos faims sont assouvies, ce qui nous imperméabilise à toute attente, à toute espérance.
Mais attendre quoi ? espérer quoi de l’avenir ?
Attendre un monde plus doux que celui que nous vivons, ce n’est pas de refus.
Espérer un monde où les nouvelles du matin ne nous plombent pas pour toute la journée, ça n’est pas de refus.
Attendre un monde où le mal, où la méchanceté ne fait pas autant de ravages, oui.
Espérer un monde où l’on souffrira moins et où l’on aimera plus, d’accord.
Mais… la cantate ne dit pas exactement ça.
Ecoutez ce qu’elle dit : « Tremblez d’effroi, pécheurs invétérés. Un jour arrive dont nul ne peut se mettre à l’abri. Il s’empresse, race de pécheurs, de te juger avec la plus grande rigueur, de te vouer aux douleurs éternelles. Mais vous, les élus, les enfants de Dieu, vous allez connaître la joie véritable ! »
Arrivés à la fin, on respire un peu. Il y aura donc des élus, des enfants de Dieu, pour qui l’avenir de Dieu sera une joie véritable. Mais pour les autres, quelle fessée ! Des douleurs éternelles ! Encore faut-il être sûr de quel côté on se trouve : du côté des élus ? ou du côté des pécheurs invétérés ?
Quand on parle du Jugement Dernier – parce que c’est de cela qu’il s’agit – la plupart des gens font la moue. Un Dieu bon qui récompense les justes, oui. Mais un Dieu qui punit les méchants, non. D’ailleurs, encore une fois, on ne sait pas trop de quel côté on va se retrouver. Il est vrai que par le passé, l’Eglise a usé de la menace du Jugement Dernier pour faire du terrorisme religieux. Repentez-vous, qu’ils disaient, repentez-vous sinon vous allez périr dans les douleurs éternelles ! Il y a encore, parfois, des prophètes de malheur qui crient cela dans les rues. Repentez-vous avant que le ciel vous tombe sur la tête.
De quel côté serai-je ? Du côté des élus ou de l’autre côté ? Je ne sais pas. Mais je vais vous faire une confidence : pour moi, le Jugement Dernier est une bonne nouvelle. Vous voulez savoir pourquoi ?
Eh bien, j’ai besoin, moi, de la colère de Dieu contre ceux qui massacrent l’humanité.
J’ai besoin de savoir que le dernier mot dans ce monde n’appartiendra pas aux politiciens brutaux ou aux économistes cupides. J’ai besoin de savoir que ces guerres où l’on tue, où l’on chasse les paysans de leurs terres, où l’on viole les femmes et violente les enfants, j’ai besoin de savoir que l’ultime parole sur ces horreurs appartient à Dieu. J’ai besoin de savoir qu’il y a des valeurs de paix, de justice et de fraternité qui surplombent ce monde terrifiant. J’ai besoin de la colère de Dieu contre ceux qui maltraitent l’humain. J’ai besoin de savoir que la cruauté et l’injustice ne sont pas éternelles, mais qu’un jour, elles seront défaites par la colère de Dieu.
Alors je peux aujourd’hui militer pour ces valeurs de paix et de fraternité. Parce que je sais que ce sont les valeurs de l’avenir. Les violents sont les perdants.
Texte méditatif
Mon Dieu qui est promesse au ventre d’une femme,
Je veillerai sur toi.
Mon Dieu qui est lumière, flamme soumise au vent,
Je veillerai sur toi.
Mon Dieu qui est bourgeon, feuille en devenir,
Je veillerai sur toi.
Mon Dieu qui est enfant, graine d’espérance,
Je veillerai sur toi.
Et toi, veille sur moi,
Car je suis aussi vulnérable.
selon Bernard Bolay.
