Bienvenue pour ce dimanche des Rameaux.
Bienvenue au chœur Pro Arte, et à son chef Pascal Maier. Est-ce que j’ose dire que Pascal Maier est un habitué de Cantate et Parole ? Que ce soit avec Pro Arte ou avec le Chœur universitaire, nous le retrouvons chaque année sauf erreur avec bonheur. Et puis vous, les amateurs de musique et de méditation, qui êtes aussi pour beaucoup des habitués. Merci de votre présence fidèle à ces deuxièmes dimanches du mois.
Dimanche des Rameaux. On entre dans la semaine sainte, qui nous conduit à Vendredi-saint et à Pâques. A Pâques, justement, c’est ce que chantera la cantate de ce dimanche, Christus lag in Todesbanden, « Christ gisait dans les liens de la mort ». C’est une des premières cantates d’Eglise qu’a composées Jean-Sébastien Bach, il n’était pas encore cantor de la Thomaskirche. Il avait 22 ans. Quel souffle ! Eh bien, mettons-nous à l’écoute de ce souffle pascal.
Texte méditatif
Dans un village africain vivait un homme riche, mais riche à jeter l’argent par la fenêtre. Il aimait à se tenir sur le devant de sa maison et regarder les passants. Il remarqua que chaque matin, un pauvre homme passait devant sa porte ; il allait dans la brousse ramasser du bois mort qu’il revendait ensuite pour nourrir sa famille.
Un beau jour, le riche dit au pauvre : « Chaque jour, je te vois passer devant ma porte. Ta pauvreté me fait pitié. Désormais, viens chaque matin me demander l’argent nécessaire pour nourrir ta famille. Ainsi tu n’auras plus à chercher du bois mort dans la brousse. »
Le lendemain matin, le pauvre se présenta devant l’homme riche. « Combien te faut-il pour la journée ? » demanda-t-il en mettant la main à son porte-monnaie. « Donne-moi une poignée de poussière, ça suffira largement », répondit homme pauvre. Le riche, bien que surpris, se baissa, ramassa une poignée de poussière sur le sol et la donna au pauvre. Celui-ci le remercia comme s’il venait de recevoir une fortune, et s’en alla comme de coutume à son travail.
Le même manège se reproduit le lendemain, puis le jour suivant, puis encore le suivant. Le riche ramassait une poignée de poussière et le pauvre le remerciait avec effusion.
Au bout d’un mois, l’homme riche se fâcha. « Ecoute, mon ami, si tu veux ta poignée de poussière, ramasse-la toi-même. Tu me fatigues, à la fin ! ».
A ces mots, le pauvre éclata de rire. Et il dit : « O homme riche, sais-tu vraiment ce qu’est la richesse ? Laisse-moi pourvoir moi-même aux besoins de ma famille. Je n’ai pas besoin de ton argent. Chaque matin, ce que je reçois avec ta poignée de poussière, c’est ton regard posé sur moi. Voilà ce qui enrichit ma journée. »
Contes des sages d’Afrique, 2018.
Lecture biblique : Jean 20,24-29
Thomas, l’un des Douze, celui qu’on appelle Didyme, n’était pas avec eux lorsque Jésus vint.
Les autres disciples lui dirent donc : « Nous avons vu le Seigneur »!
Mais il leur répondit : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n’enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n’enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas »!
Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d’eux et leur dit : « La paix soit avec vous ».
Ensuite il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici et regarde mes mains ; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d’être incrédule et deviens un homme de foi ».
Thomas lui répondit : « Mon Seigneur et mon Dieu ».
Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu as cru ; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru ».
Thomas, le bienheureux douteur
Il y en a un qui a dit, un jour : « Le rire, c’est bon pour la santé ». Et il faut croire que l’état sanitaire de la Suisse a fait un bond, car tout le monde a ri. Moi, j’aimerais vous dire : « Le doute, c’est bon pour la foi ». Georges Bernanos disait : La foi, c’est 24 heures de doute moins 1 minute d’espérance.
Oui, je sais, il y en a qui disent le contraire : croire, c’est ne pas avoir de doutes. Si tu doutes, c’est que tu ne crois pas vraiment. Moi, les convictions fortes et inoxydables me font peur, j’avoue. Penser que le doute est bon pour la foi ne vient d’ailleurs pas de moi. C’est ce que raconte l’histoire qui a été lue, l’histoire de Thomas. On l’appelle Thomas le douteur. On a fait de lui le vilain garçon, le disciple au rabais, celui refuse de croire à la résurrection.
Je vous fais pourtant remarquer qu’à Pâques, tous les disciples ont eu des doutes, quand on leur a raconté cette histoire improbable de mort qui était de nouveau vivant. Absolument tous. Ils se sont dit que les femmes qui racontaient ça étaient complètement à l’ouest. Et il leur a fallu du temps, et que Jésus y mette du sien, pour qu’ils changent d’avis. Tous ont douté, mais pour Thomas, on sait pourquoi il a douté.
Thomas, il est comme mes petits-enfants. Ce sont des adolescents merveilleux, mes petits-enfants. Quand je leur raconte Noël, passe encore, si on ajoute le Père Noël. Mais Pâques, ça ne passe pas. « Non mais, Grand Papa, cette histoire de mort qui revient, qui traverse les murs, qui apparaît et disparaît, c’est trop fort, mais ça n’existe pas. Tu ne veux tout de même pas nous faire croire ça ? »
Oui, Thomas est comme mes petits-enfants. C’est un ancien catéchumène. Il a fait son catéchisme (trois ans à voir Jésus agir et parler de Dieu, ça n’est pas rien) ; il a fait sa première communion, comme on faisait à l’époque (c’était juste avant Vendredi-saint, le dernier repas avec le maître). Il a vécu Vendredi-saint comme une catastrophe. Il a bien entendu les femmes, puis des disciples, dire qu’ils l’avaient rencontré, Jésus. Mais ça ne lui suffit pas. Les on-dit, il s’en méfie. Ça ne lui suffit pas que d’autres y croient. Il veut voir lui, il veut toucher, il veut être sûr. Les vérités de seconde main, ça n’est pas son truc. Il veut – on peut bien le dire – toucher du doigt le Ressuscité.
Nous sommes, nous aussi, dans la situation de Thomas. On nous a dit que Jésus était ressuscité, les évangiles l’écrivent noir sur blanc, mais est-ce que ça suffit que nous y croyions ?
La question de Thomas, c’est : est-ce que Jésus est vraiment vivant ? Et cela, voyez-vous, c’est la seule question décisive que l’on doive se poser sur le Christ. La seule, croyez-moi.
Thomas a raison de s’entêter. Et nous devrions prendre exemple sur lui un peu plus souvent, parce qu’il nous invite à faire preuve de maturité et de culot en ce qui concerne les choses de la foi. Il nous invite à voir et à toucher par nous-mêmes le Ressuscité, pour découvrir au cœur même de notre existence cet élan de vie à nul autre pareil.
Trop souvent, me semble-t-il, nous pensons qu’il faut croire à la résurrection du Christ comme s’il fallait simplement être des spectateurs ou des juges. Nous pensons qu’il est de notre devoir d’évaluer cet événement à l’aune de sa crédibilité ou de sa vraisemblance. Mais la résurrection n’est pas un fait mesurable ou identifiables selon des critères scientifiques. La foi n’est pas une opinion sur des événements sur l’existence ou non de Dieu, la foi est une expérience de vie.
Est-ce que Jésus est vraiment vivant ? Thomas veut – et imitons-le – toucher du doigt le Ressuscité – et c’est cela, l’offre de Pâques : toucher du doigt la résurrection dans notre quotidien.
Christus lag in Todesbanden, « Christ gisait dans les liens de la mort ». Dans sa deuxième intervention, le chœur chante : « Ce fut une étrange guerre, qui opposa la mort à la vie. La vie a remporté la victoire ». Avez-vous déjà vu la vie remporter la victoire ? L’avez-vous touchée du doigt ?
Avez-vous déjà vu quelqu’un se relever d’un échec ? quelqu’un terrassé par une maladie reprendre courage ? quelqu’un dévasté par un divorce, ou par un chômage, ou par une trahison, reprendre goût à la vie ? Avez-vous vu la vie reprendre le dessus ?
Allons plus loin. Vous-mêmes ? Avez-vous déjà été ressuscités par un regard aimant, par un sourire, par un accueil, lorsque vous étiez sans courage, ou rejetés, ou délaissés ? Un regard, un sourire, un accueil qui vous relancent dans la vie ?
Aujourd’hui, fête des Rameaux. Ce dimanche ouvre la semaine sainte, qui va nous faire passer par toutes les émotions. Les Rameaux, avec ces manteaux jetés par terre sur le chemin d’un Messie juché sur un ânon, avec ces branches que les spectateurs agitent pour le saluer en criant des vivats, c’est une grosse manif. Et on imagine Thomas jubiler en pensant qu’on est proche du grand soir. Tous les espoirs sont permis. Vendredi-saint, c’est le désenchantement absolu. L’effondrement de tout ce qui avait été rêvé. Et deux jours après, Pâques. Christus lag in Todesbanden. Cette vie qu’on avait voulu supprimer, réduire au silence, faire disparaître pour qu’on l’oublie, cette vie rejaillit ailleurs, autrement, éternellement. Pour que nous puissions à notre tour être les témoins, ou les acteurs, d’une vie et d’un espoir qui rejaillissent et débordent nos limites les plus écrasantes.
Non, la résurrection n’est pas un événement dont nous serions les spectateurs, et encore moins des spectateurs de seconde main. La résurrection est un événement à expérimenter, à toucher du doigt, à guetter autour de soi – à l’école de Thomas, le bienheureux douteur.
Qu’il en soit ainsi, pour nous, au quotidien.
Texte méditatif
J’aimerais partager avec vous ce texte de Bernard Bolay.
Je crois les résurrections humbles
modestes, ténues, têtues,
comme un jour de gel à pierre fendre
ces résurrections lentes qui ont fissuré mes résistances
mon cœur dur et ma peau épaissie de peur et de crainte.
Je crois les résurrections fragiles,
simples sourires aux lèvres de Dieu,
le reflet des étoiles aux clapotis du lac.
Je crois les résurrections quotidiennes
de mes petits matins de Pâques
quand me lever, déjà, est une victoire sur l’ennui.
Je crois les résurrections timides
promesses de l’aube
laissant seulement au cœur
les paroles d’un amour
que quelques gouttes d’eau sur mon front
sont venues imprimer.
Je crois la résurrection, fin scalpel,
ciselant mon espérance
découpant mes enveloppes,
mes paupières lourdes et fermées.
Je crois les résurrections gagnées de haute lutte
comme un combat à la vie et à la mort.
