Bienvenue !

Bienvenue pour ce premier rendez-vous de « Cantate et Parole » 2026.
Bienvenue parce que dans les difficultés de nos vies,
Il importe de prendre du temps pour se faire du bien
Garder un œil ou une oreille sur le beau.
Et découvrir – ou redécouvrir – ces deux motets de J.-S. Bach
Ainsi que la fameuse Toccata en ré mineur,
Cela fait du bien.
Bienvenue donc à l’Ensemble Vocal de Poche,
A Elsa Dorbath au violoncelle, à Anne Chollet à l’orgue,
Et surtout bienvenue à vous.
C’est grâce à vous que nous passons
D’une répétition de travail
A la fête d’une musique partagée.

TEXTE MEDITATIF      

Il y a des tunnels ordinaires
Je veux dire, des tunnels creusés en pleine masse rocheuse,
Et quand on y passe, aucune possibilité
Pas le moindre espoir
De voir le jour avant la sortie.

Et puis il y a des tunnels qui courent dans les rochers
de telle sorte que ceux qui les ont creusés
ont pu ouvrir, à intervalles réguliers,
des fenêtres sur l’extérieur.

Alors quand on y passe,
en train ou en voiture,
la nuit sombre du tunnel
est interrompue, toutes les 5 secondes ,
par des instantanés fantastiques sur une vallée ensoleillée,
des arbres, des prés, des maisons,
la vie, quoi.
Toutes les 5 secondes,
on reçoit comme un baiser rapide du paysage
qui a l’air de nous dire
« Je suis là.
La lumière existe encore …
Oui, oui, il existe autre chose que la nuit de ton tunnel ».

Dans la vie, il nous arrive de traverser des tunnels
Qui semblent interminables.
Des tunnels qui ne donnent aucun signe de vie,
Par aucune ouverture.
Et pourtant, quand nous regardons bien,
Des petits éclats d’espérance,
Des petits éclats d’amour,
Des petits éclats de vie,
Nous en voyons presque tous les jours.
Petits, bien sûr.
Minuscules parfois,
Mais ils sont là.
Et si nous prenons le temps – mais c’est bien connu : il faut plus de temps pour voir
un bleuet qu’un tournesol –
Nous les verrons.

C’est que Dieu les a posés là.
Pour nous empêcher de désespérer du jour
Et de ne croire qu’à la nuit.

LECTURE BIBLIQUE : Livre d’Esaïe, chapitre 41

Et toi, Israël, mon serviteur, peuple de Jacob que j’ai choisi, descendance de mon ami Abraham ; toi que j’ai été chercher jusqu’au bout du monde, et que j’ai appelé des régions les plus lointaines ; toi, à qui j’ai dit : « Non, je ne t’ai pas rejeté, au contraire, je t’ai choisi ; mon serviteur, c’est toi. » N’aie pas peur maintenant, car je suis avec toi. Ne lance pas ces regards inquiets, car ton Dieu, c’est moi. Je viens te rendre courage, j’arrive à ton secours et je te protège, ma main droite tient sa promesse. (…) Car moi, le Seigneur, je suis ton Dieu, je tiens fermement ta main droite, je te répète : « N’aie pas peur, j’arrive à ton secours. »

 

Méditation

« N’aie pas peur – , car je suis avec toi ;
Ne lance pas ces regards inquiets (ou ne guette pas)
Car je suis ton Dieu ».

Je pourrais commencer cette méditation en disant : « Quand notre vie est chamboulée à cause d’événements négatifs, la peur s’installe toujours : peur de l’inconnu, peur des changements, peurs des conflits, peur des épreuves auxquelles nous devons faire face, peur de l’avenir. Mais c’est justement au cœur de nos exils et de nos questions, que Dieu vient nous murmurer cette parole : n’aie pas peur. »

Je pourrais.
Mais je ne le ferai pas.
Je ne le ferai pas parce qu’une énumération des peurs aussi générale, vous auriez pu l’entendre – exactement la même – dans une méditation de 1970… de 1940 ou peut-être même de 1900 !
Aujourd’hui, nous avons peur.
Mais ce n’est pas une peur « générale »,
ce n’est pas une peur de la littérature,
c’est la trouille, tout court.

  • Nous avons peur de la disparition des insectes (en trois décennies, dans certaines régions, nous avons perdu 75% des insectes), et à l’inverse, nous sommes envahis par les PFAS ces « polluants éternels » qu’on retrouve dans les lubrifiants, peintures, imperméabilisants, mousses ignifugées, emballages alimentaires, cosmétiques, etc) et qui génèrent des cancers et amoindrissent notre système immunitaire.
  • Nous avons peur de ce que nous mangeons parce que la production de viande est l’un des facteurs majeurs de la production de CO2, parce que la pêche intensive vide les océans, parce que des accords internationaux déposent dans nos assiettes des fruits et des légumes produits sans aucune contrainte environnementale !
  • Nous avons peur des choix politiques faits par les « grands » de ce monde, parce que les démocraties reculent de manière inquiétante, parce que la guerre n’est peut-être pas à notre porte mais en tout cas au bout du couloir, parce que la piraterie semble revenue à la mode au mépris du droit international et de la souveraineté des Etats.
  • Nous avons peur enfin parce que des catastrophes comme celle de Crans-Montana mettent le doigt sur tellement de manquements que désormais nous n’entrerons plus dans un café, dans un dancing, dans un théâtre, ou tiens : même dans une église si la porte ne s’ouvre pas du bon côté, si elle n’est pas suffisamment large ou s’il n’y a pas de sortie de secours.

Nous avons peur.

Je ne sais pas si nous avons de « bonnes raisons » d’avoir peur, mais je sais en tout cas que nous avons toutes les raisons d’avoir peur.

Et voilà que Bach, reprenant une parole d’Esaïe, vient nous dire « N’ayez pas peur ».  Nous sommes dans une tourmente que le monde n’a jamais connue en nous demandant parfois si l’humanité survivra au 21e siècle et sur une musique presque légère, presque dansante, voici que Bach nous propose une superbe « N’ayez pas peur ! ».
Et ce « n’ayez pas peur »
Ne fait pas partie d’une œuvre composée pour un baptême, un mariage ou un anniversaire ! Pas du tout.
Comme pour beaucoup d’œuvres de Bach,  il est difficile de déterminer la date et les circonstances exactes de sa composition. Il n’empêche, on considère généralement que ce motet a été composé pour le service funèbre de Madame Susanna Sophia Winkler, la veuve d’un riche notable et capitaine de Leipzig. Service funèbre.
Service funèbre. Oui.
Et on ne peut pas dire que Bach abordait la mort de manière légère parce qu’elle lui serait restée étrangère dans la plus grande partie de sa vie. C’est même tout le contraire.

Quand Bach perd sa première épouse, il a 35 ans. Et au long de sa vie, il va perdre dix enfants :

Maria,
Johann,
Leopold,
Sophia,
Christina,
Ernestus,
Regina,
Benedict,
Dorothea,
Johann.

Dix enfants.

Dix roses blanches posées dans un cimetière.

Et la question qui se pose, bien sûr, c’est

  • Comment on fait ?
  • Comment on fait pour s’alléger dans une vie aussi tourmentée ?
  • Comment on fait pour survivre,  tout simplement ?
  • Et pour chanter : n’ayez pas peur ?

Il y a l’humour, bien sûr. Vous connaissez sûrement cette phrase de Woody Allen :   « Je n’ai pas du tout peur de mourir, mais au fond quand ça arrivera, je préfère ne pas être là ».

Et puis il y a l’art. Et chez quelqu’un comme Bach, l’art qui se double de la reconnaissance.

Ce n’est pas parce que la vie est difficile
Ce n’est pas parce que la mort est sans cesse aux aguets
Ce n’est pas parce qu’une vie d’homme n’est pas très longue finalement – même quand elle n’est pas brutalement interrompue par un accident –
… qu’il faudrait se désespérer
Et laisser tomber tout effort de création
En se disant « A quoi bon » ?

Et puis surtout, la réponse de Bach à l’éternelle question du POURQUOI ?
Pourquoi ce compositeur de génie a-t-il perdu sa femme à 35 ans ?
Et pourquoi la mort ne se contente pas de ce premier décès,
Mais lui en impose 10 autres ?
Dix enfants qui n’avaient rien fait pour cela, bien sûr.

Pourquoi ?

Et pourquoi 40 jeunes réunis pour fêter une année nouvelle
N’en auront vécu finalement que quelques minutes ?
Et pourquoi 110 autres vont vivre une année 2026 marquée par les douleurs d’une reconstruction presque impossible ?

Pourquoi ?

Lorsque l’Ensemble Vocal de Poche a proposé ce motet, au printemps de l’année dernière, et qu’en accord avec Cantate et Parole, il a été placé ce dimanche 11 janvier, personne n’imaginait bien sûr ce qui allait se passer le 1er janvier.
Il se trouve que ce motet – et ce texte d’Esaïe – ont été choisis pour aujourd’hui.
Par hasard, bien sûr. Mais comme le disait Albert Einstein, « Le hasard, c’est quand Dieu se promène incognito ».

Ce qui est sûr, c’est que ce texte et cette musique nous invitent à nous rappeler que dans le drame de la mort, l’Evangile ne prêche pas la mort mais la résurrection. Parce que comme l’écrivait Joseph Folliet :

Au bout de la route, il n’y a pas la route
mais le terme du pèlerinage
Au bout de l’ascension, il n’y a pas l’ascension
mais le sommet.
Au bout de la nuit il n’y a pas la nuit,
mais l’aurore.
Au bout de l’hiver, il n’y a pas l’hiver,
mais le printemps.
Au bout de la mort, il n’y a pas la mort,
mais la Vie.
Au bout du désespoir, il n’y a pas le désespoir, mais l’Espérance.
Au bout de l’humanité il n’y a pas l’homme
mais l’homme-Dieu,
mais la Résurrection

« N’ayez pas peur », ne signifie absolument pas : « il ne va rien vous arriver ».

Ça, c’est ce que pense un tout petit enfant, quand sa maman, ou son papa le tient par la main et lui dit « n’aie pas peur »,

  • parce qu’il fait froid,
  • parce qu’il fait nuit,
  • parce qu’il y a beaucoup de monde,
  • parce qu’il y a un danger.

L’enfant se dit : « Si ma maman ou mon papa me dit : n’aie pas peur et qu’on me tient la main, sûr, je ne risque rien ». Parce que pour un tout petit enfant, une maman ou un papa, protègent de tous les dangers !

Nous avons grandi.

Nous avons découvert que notre maman ou notre papa ne savaient pas tout, ne pouvaient pas tout et par rapport à de terribles dangers, ne pouvaient finalement rien. La seule chose qu’ils pouvaient faire, c’est d’être là. D’être présent.

Et pour Dieu, c’est la même chose.
Si je prends au sérieux son « n’ayez pas peur »,
cela ne signifie nullement que rien ne va m’arriver.
Absolument pas.
Je ne serai pas plus épargné que n’importe quel être vivant,
quelles que soient ses convictions,
sa religion,
sa foi
ou son absence de foi !
La seule chose qui nous différenciera c’est ma conviction de ne pas être seul. Mieux : ma conviction d’être accompagné. Et ça, ça change tout.

Amen.

 

TEXTE MEDITATIF II

Un jour, un homme arriva au paradis
Et demanda à Dieu,
S’il pouvait revoir toute sa vie.
Aussi bien les joies que les moments difficiles.
Et Dieu le lui accorda.
Il lui fit voir toute sa vie.
Comme si elle se trouvait projetée le long d’une plage de sable,
Et que lui, l’homme se promenait
Le long de la plage.
L’homme vit que,
tout au long du chemin,
il y avait quatre empreintes de pas sur le sable :
les siennes et celles de Dieu.
Mais dans les moments difficiles,
il n’y en avait que deux !

Très surpris et même peiné, il dit à Dieu :
« je vois que c’est justement dans les moments difficiles
que tu m’as laissé seul ! »
« Mais non ! lui répondit Dieu.
Dans les moments difficiles,
Il n’y avait que les traces de MES PAS À MOI,
parce dans ces moments-là,
Je te portais dans mes bras ».

D’après une « minute œcuménique » de Philippe Zeissig.