Décidément ! pour ceux qui lisent les textes des cantates de Bach, pour qui les prêchent. Pour qui les interprètent : les musiciens, les solistes et les chœurs (vous) et pour ceux qui écoutent et qui les méditent (nous) -à nous ne pouvons pas ne pas faire ce constat déroutant, effarant : il s’agit presque à chaque fois de cris de détresses, de descriptions de situations impossibles, d’impasses et de souffrances…
Et pourtant, elles ont du succès, ces cantates. Vous les travaillez et vous venez les interpréter ! Et nous, nous venons les écouter !
Cherchez l’erreur ? Est-on maso ? ou peut-être est-ce parce que comme le dit admirablement Alfred de Musset chanté par Nougaro: « les plus désespérés sont les chants les plus beaux » ? … peut-être ? peut-être pas.
Je pense plus prosaïquement que nous faisons la plupart du temps simplement abstraction des paroles au profit de la musique, qui, elle est splendide. Et qui, d’une certaine manière, se suffit à elle-même…
On peut comprendre, mais c’est dommage, car il y a dans les paroles des trésors enfouis qu’il vaut la peine de mettre au jour. Et puis, vous êtes à Cantate et Parole !!! Et c’est sur les paroles qu’on va s’arrêter un moment.
Je disais en introduction que dans les cantates de Bach, il y a presque à chaque fois de cris de détresses, de descriptions de situations impossibles, d’impasses et de souffrances… et c’est vrai,
Ne me laisse pas couvert de honte,
que mes ennemis ne se gaussent pas de moi.
Ou :
Bien qu’en ce moment ici puissent faire rage
La croix, la tempête et autres épreuves,
La mort, l’enfer, et ce qui est à eux.
Mais il y a tout autant de paroles d’espérance, de vie et de foi :
De toi, Seigneur, je me languis.
Mon Dieu, j’espère en toi
Mais je suis et reste content
Même si le malheur frappe le fidèle serviteur,
Juste il est et reste éternellement juste.
En préparant ce moment, je m’étais dit que ce serait intéressant de parvenir à isoler deux blocs : Un qui récolte les paroles de souffrance et un qui exprime les textes de confiance, d’espérance et de vie. Au contact serré avec les textes, cela n’a pas été possible, et heureusement !
Pourquoi ? Parce ces deux états d’âme sont intensément reliés, associés, imbriqués dans les textes et que c’est cela qui est leur puissance et leur force. Le mal, la souffrance, l’injustice, l’arbitraire est nommé, ressassé, plus qu’à leur tours… et l’antidote : la confiance, la paix intérieure, l’espérance elles aussi fortement énoncées… quelque fois même exagérément comme si Bach voulait forcer le destin…
Un exemple ?
Mes jours passent dans la souffrance
Dieu finit néanmoins dans la joie ;
Les chrétiens sur les chemins épineux.
Sont menés par la force et la bénédiction du ciel.
Si Dieu reste ma protection fidèle,
Je ne me soucie pas de la malveillance des hommes,
Christ, toi qui te tiens à nos côtés,
Aide-moi chaque jour à lutter jusqu’à la victoire.
Cette imbrication, cet entre mêlement, c’est le lieu où s’opère la fécondation, la rencontre entre les souffrances humaines et la Présence divine. C’est en quelque sorte lieu de ce qu0il est convenu d’appeler le salut. Rien de moins !
Un certain nombre de conditions pour cela. D’abord (ce que fait abondamment Bach, nommer le malheur, nommer la souffrance (tant que je me taisais …) Mettre des mots sur des maux. Mais ne pas en rester là, connaître et nommer aussi ce qui ne vient pas de nous, ce qui vient d’en haut si on peut dire, ce qui est révélé, ce qui vient des Ecritures, et entrelacer cela avec sa propre vie…
Peut-être est-ce là, la fine pointe de la vie spirituelle, cet entremêlement du cri et de la consolation, de l’appel de la réponse, et ceci non seulement dans les méandres d’un mental chaviré mais dans l’intégration quasi corporelle que nous offre la musique ?
C’est la fameuse petite mélodie de l’âme, cette musique qui est au fond de nous et qui fait la météo intérieure. Qui de nous n’a pas quelques notes de Bach (en fait tel ou tel cantique) qui surgissent à tel ou tel moment particulier de sa vie. Joie intense, malheur incontournable ou pleine sérénité… Mélodie si importante, si déterminante qu’on peut en faire le cantique qui sera chanté le grand jour de notre départ pour d’autres cieux ?
Intriqué. Tissé avec, entre mêlé, voilà le message… Une étape est encore nécessaire. Notre liberté est convoquée. Ce soit être un choix, et le psaume 25, Bach l’a bien compris, il faut le vouloir, le demander,
Ce sont les paroles du 4e chœur .
Dirige-moi dans ta vérité, enseigne-moi ;
car tu es le Dieu, qui m’aide,
tous les jours, je t’attends.
Que cette parole nous accompagne. C’est elle qui relie espérance et doute, c’est elle qui fait que rien n’est jamais définitif, et que du malheur peut surgir quelque chose de l’ordre de la vie…
Ce n’est pas parce qu’ils sont désespérés qu’ils sont les plus beaux, c’est parce que le désespoir rencontre la lumière…
