Texte méditatif  

Au sud, les amandiers sont en fleurs.
Certaines années, ils le sont déjà en janvier.
Parce que l’amandier
Est le premier arbre à fleurir.
Il guerre la fin de l’hiver.
C’est tellement vrai qu’en hébreu
On appelle l’amandier, le guetteur,
Ou le veilleur.
Il guette le premier souffle de douceur
Que les hommes, eux,
Ne sentent même pas.
Et hop ! En quelques heures
Les branches nues se couvrent de fleurs
Parce que l’amandier a aussi cette idée saugrenue
De commencer par les fleurs.
Il s’occupe des feuilles plus tard.
Et chaque fois, dans la saison encore fermée,
Cet arbre aux fleurs ouvertes
Apparaît comme incroyable.
Que du bois encore inerte
Puisse sortir tout à coup des fleurs
L’homme en a toujours été frappé.
Qu’est-ce qu’une fleur d’amandier
Face aux froidures de janvier ?
Rien.
Et pourtant la fleur d’amandier
Annonce que l’hiver est déjà brisé.
Ainsi sont les promesses de Dieu.
Dans les froidures du monde,
Sur la nudité de la mort
Les promesses de Dieu apparaissent fragiles
Comme la fleur d’amandier.
Mais comme la fleur d’amandier,,
Elles ont déjà raison
Et l’avenir est avec elles.

Philippe Zeissig, Une minute pour chaque jour I, Ouverture 1983

LECTURE BIBLIQUE

Cantique des Cantiques, ch. 7,12 à 8, 2

Viens, toi que j’aime, sortons !
Allons passer la nuit au village
Le matin très tôt,
Nous irons dans les vignes
Nous verrons si elles sont en fleur
Si les boutons sont ouverts,
Si les grenadiers fleurissent.
Là, je t’offrirai mes caresses.
Les fruits d’amour donnent leur parfum.
A notre porte, nous avons
Toutes sortes de fruits délicieux
Des nouveaux et des vieux.
Je les ai gardés pour toi, mon amour.
Ah ! si seulement tu étais mon frère
Dehors, quand je te rencontrerais,
Je pourrais t’embrasser
Et les gens ne me mépriseraient pas
Je te conduirais dans la maison de ma mère
Et je t’apprendrais l’amour.
Je te ferais boire un vin parfumé
Du jus de mes fruits rouges.

 

MEDITATION
Imaginons que vous veniez de tout ailleurs : autre société, autre culture, autre religion
– ou sans aucune religion – que vous veniez me voir en me disant : j’aimerais élargir ma spiritualité et lire un livre sur la foi des chrétiens. Je vous conseillerais alors la Bible … vous l’emporteriez et au moment de la lire, vous vous diriez :
« Je ne vais pas commencer par le début, les introductions, c’est souvent barbant … je ne vais pas commencer par la fin parce que je vais lire des conclusions auxquelles je ne comprendrais rien : je vais commencer au milieu et on verra bien. »

Et vous ouvririez la Bible que je vous ai prêtée au « Cantique des Cantiques ». Excellent, vous diriez-vous. Le « Cantique des cantiques », ça doit être l’essentiel de la foi chrétienne. Et vous commenceriez à lire

Que tu es belle, ô mon amie, que tu es belle !
Tes yeux ressemblent à des colombes
ta chevelure est comme un troupeau de chèvres
Tes lèvres ? Un ruban écarlate ;
Tes seins sont comme deux faons, jumeaux d’une gazelle, paissant parmi les lys.

Et là vous vous diriez … « c’est très beau, mais … quel rapport avec ma question ? » Vous reviendriez au début du chapitre et vous trouveriez :

Prends-moi avec toi,
Courons ensemble
Conduis-moi dans ta chambre
Alors nous serons fous de bonheur

Et là vous seriez obligé de conclure : C’est incroyable. Je demande un conseil de lecture spirituelle à un ancien pasteur et il me propose ce texte. Il est complètement fada. Et votre surprise – voire votre indignation – serait parfaitement compréhensible.

Les chrétiens d’aujourd’hui ne sont pas choqués par ces textes.  On en lit des extraits dans pratiquement tous les mariages … ils y sont habitués. Mais ce qu’ils oublient parfois, c’est que le « Cantique des Cantiques » a eu toutes les peines du monde à entrer dans le « canon » biblique, – c’est-à-dire dans la liste des livres qui composent la bible – et à y rester. Il n’a pas manqué de croyants – peut-être un peu « coincés », mais croyants tout de même –  pour le rejeter violemment. D’autant plus facilement que ce texte ne mentionne jamais Dieu. Jamais.

Il fait partie de l’ensemble de l’Ancien Testament depuis le Vème siècle avant J-C. Et c’est peut-être le livre de la Bible qui a donné lieu aux interprétations les plus diverses et les plus nombreuses.

Pourquoi est-ce que le Cantique a été contesté ?

  • D’abord, parce qu’il utilise un langage érotique sans s’en cacher, sans même en rougir.
  • Ensuite, parce que ce n’est pas du tout un poème qui ferait l’éloge de la fécondité (comme dans beaucoup de texte sacrés dans de nombreuses religions) ou de la fidélité dans le mariage, n’en déplaise à quelques théologiens fondamentalistes. Ces théologiens qui opposent le « berger », créature simple mais honnête, fidèle, courageuse au « roi », qui n’est qu’un frimeur, qui en met plein les yeux à la jeune fille au point qu’à un certain moment, elle ne sait plus à quel saint se vouer ! Non : le cantique des cantiques, c’est un chant érotique qui chante l’amour pour le plaisir !

Pour le plaisir uniquement.
Le plaisir de se regarder, de se toucher, de courir dans les champs de s’enivrer avec l’autre au point de ne plus savoir comment on s’appelle et de se réveiller enlacés dans la lumière de l’aube.
Effectivement, on peut se demander ce qu’il fait aux côté de la Genèse, des Psaumes, de l’Exode ou de tous les livres des Prophètes …

Qu’est-ce qui a « sauvé » le Cantique des Cantiques?

Ce texte n’a dû son autorisation biblique que parce que des rabbins d’abord, des  théologiens, moines pour la plupart, ensuite, en ont proposé une lecture « allégorique ». Qu’est-ce que ça signifie en trois mots ? Disons que c’est une méthode d’interprétation qui cherche un sens caché, spirituel ou abstrait derrière le sens littéral d’un texte. Une manière de lire qu’on a utilisée dès l’Antiquité pour les mythes grecs. De très nombreux Pères de l’Eglise, l’ont reprise pour la bible. De Saint Augustin à Tertullien, de Saint Thomas à Thérèse d’Avila à Catherine de Sienne, de Saint Dominique à Bernard de Clairvaux, tous ont fait de ce texte une lecture allégorique.

Une lecture qui, pour les rabbins, voit dans le bien-aimé la figure de Dieu et dans la bien-aimée, le peuple d’Israël. Et quand on passe au christianisme, le bien-aimé devient le Christ et la bien-aimée, l’Eglise. Et ça peut aller très loin. Quand le la jeune femme dit : « Mon bien-aimé est pour moi comme un sachet de myrrhe qui repose entre mes seins », (ça, évidemment c’est difficile à lire pour un Père de l’Eglise) on a considéré que c’est le symbole du Christ qui « repose » au centre de la Bible (!).

Alors évidemment, en tant qu’être humain du 20e siècle, ou en tant que protestants on a envie de réagir !

  • Ah non ! C’est trop dommage ! Pour une fois que dans la bible on trouve un texte poétique qui n’est pas empêtré dans la morale !
  • Pour une fois que le plaisir n’est pas condamné, que la gratuité n’est pas montrée du doigt.
  • Qu’est-ce que ça veut dire d’avoir pareillement peur du corps, de l’amour, de la sexualité ? Est-ce que l’être humain n’est pas un TOUT : un esprit ET un corps ?
  • Pour une fois qu’une femme existe sans la présence de son père, de son frère, de son mari … Pour une fois qu’elle ose prendre des initiatives !

Non. Décidément … il n’y a aucune raison pour se lancer dans cette lecture allégorique. Défendons la lecture au 1er degré.

Et puis nous pourrions même trouver des arguments « théologiques » à notre choix :

  • Non seulement cette lecture refuse le corps, comme si les êtres humains n’étaient que des têtes … mais elle présuppose qu’il y a quelque chose de caché.
  • Elle présuppose que lire les textes, c’est compliqué. Ce n’est pas à la portée de n’importe qui. Qu’il faut donc que des prêtres, des pasteurs, des théologiens nous expliquent comment les lire « correctement ».

ET cela, c’est tout le contraire de la foi protestante.

Et puis, on nous a tellement reproché, à nous les protestants, de ne penser que « sobriété » : ne pas trop boire, ne pas trop manger, ne pas trop dormir, ne pas trop faire l’amour, ne pas trop danser…se méfier de tous les plaisirs, quoi. Alors maintenant, BASTA !

Et j’espère bien que Jean-Sébastien Bach, musicien protestant par excellence, s’il choisit le Cantique des Cantiques comme texte d’une cantate, ne va pas en faire une lecture « allégorique » !

Eh bien non. Raté. C’est exactement ce qu’il fait.

Il est vrai que je n’imagine pas bien Jean-Sébastien délaissant la cour de Köthen pour courir dans les champs avec sa petite cousine Anna-Maria Bach, qui deviendra sa première épouse, et batifoler dans la campagne jusqu’à l’aube ! Ou délaisser ses 10 enfants, ses élèves de l’Ecole St-Thomas, et tous ses orgues à réviser pour courir en short et en marcel dans les vignes de Leipzig, à la poursuite d’une Anna-Magdalena qui aurait déjà égaré son chemisier et son surcot, et s’enivrer d’amour avec elle jusqu’au petit matin ? Vous, je ne sais pas, mais moi, je n’imagine pas. La première fois, il s’est marié parce que c’était le moment … et quand il parle de ce premier mariage, c’est clairement un mariage de raison dans lequel la passion n’a aucune place ! Et pour deuxième c’était encore plus marqué : « le délai était raisonnable, dit son fils aîné, il fallait une femme à la maison, 18 mois après le décès de ma mère, mon père s’est remarié » et voilà !

Bien sûr il a eu 20 enfants. Et on n’a pas vingt enfants en passant toutes ses nuits à copier des partitions. Mais enfin, même pour faire vingt enfants, il n’est pas indispensable d’être gangrené par un fièvre érotique totalement compulsive et addictive !

Plus sérieusement, quand Bach pense « Cantique des cantique » il s’inscrit dans la grande tradition « allégorique » de l’Eglise … MAIS.

Reprenons les premières lignes de la cantate de ce jour :

Je m’en vais plein de ferveur à ta recherche,
Ô ma colombe, ô fiancée magnifique.
Dis-moi donc où tu es partie
Pour que mes yeux ne te discernent plus…

Bien sûr, on pourrait ne voir là qu’un début.

Il faut bien partir de quelque part. Mais ce choix n’a rien d’anodin.  Commencer par ces mots signifie que, alors que dans le Cantique des Cantiques, la plupart du temps, c’est la bien-aimée qui cherche le bien-aimé (ou de manière allégorique l’Eglise qui cherche le Christ ou l’âme qui cherche son Seigneur) Bach souligne que l’être humain est d’abord aimé par Dieu. Et comme Dieu aime l’être humain, il le cherche. « Je m’en vais plein de ferveur à ta recherche ».

Tu es aimé par Dieu. Tu es désiré par Dieu. Dieu te trouve magnifique. Tu n’es pas d’abord un nul, un raté, un pécheur abominable, tellement abominable que sans le sacrifice du Christ tu serais bon pour cramer en enfer pour l’éternité, non : Dieu s’en va plein de ferveur à ta recherche. Parce que tu es sa colombe magnifique. Et Dieu se languit de ne plus te voir. En se demandant où tu es partie !

Alors qu’est-ce qu’on fait avec tout cela ?

Qui a raison ? Bach ? Les grands docteurs de l’Eglise pour qui tout est symbole ? Ou nous qui aimons voir dans un texte biblique cette liberté de parole pour parler de l’amour physique ?
Revenons aux fondamentaux.
Ce qui est essentiel, en protestantisme, et très libérateur
Et ce qui en même temps nous charge d’une grande responsabilité,

C’est que NOTRE lecture est autorisée. Nous n’avons pas besoin, pour lire un texte biblique, de nous abriter sous la lecture de quelqu’un d’autre. Nous n’avons pas besoin de nous dire : « Est-ce que Tertullien, est-ce que St-Thomas, est-ce que Anselme de Canterbury, même est-ce que Luther aurait été d’accord avec moi ? ». Le sens que je trouve dans ce texte, s’il me permet de progresser dans ma recherche spirituelle, sera le bon. Alors qui que tu sois, prends ce texte, lis-le, médite-le, et s’il te parle … avance.

Et s’il ne te parle pas … ne panique pas. C’est bien pour cela que la BIBLE n’est pas UN livre, mais des livres, c’est bien pour cela qu’il n’y a pas UN auteur, mais des auteurs, c’est bien pour cela que la bible ne date pas d’UNE époque, mais de plusieurs, c’est bien pour cela elle n’est pas née dans UNE culture, mais dans de nombreuses, pour que parmi toutes ces expériences du Dieu, qu’elles soient signées Abraham, Isaac, Jacob, Paul, Pierre, Jacques, Saint-François, Saint Dominique, Albert Schweitzer ou Luther King… tu puisses trouver celle qui te parle, celle avec laquelle tu pourras réellement étancher ta soif et progresser dans ta recherche spirituelle.

Mais n’oublie pas : « Je m’en vais plein de ferveur à ta recherche, dit Dieu, parce que tu es ma colombe magnifique ». Et si ça vous gêne, Messieurs, d’être comparés à une colombe, même le 8 mars, la journée internationale de la femme, vous pouvez traduire « parce que tu es mon aigle magnifique », ça ira aussi.

Amen.

 

Texte méditatif 

Je l’ai cherché
Dans le ciel, le soleil et les étoiles
Les nuages et les aurores boréales
Les galaxies lointaines
Et les lunes de mes songes
Il y était sans y être
Mais tous témoignaient de lui.
Je l’ai cherché
Dans les forêts habillées de lumière
Ou sombres comme la nuit
Peuplées de rêves et de fantômes
De proies et de prédateurs
D’insectes impossibles
Et d’oiseaux aux couleurs vives
Il y était sans y être
Mais tous témoignaient de lui.
Je l’ai cherché
Dans les églises de pierre et de bois
Sur les autels dorés
Et les tables de communion
Dans les clochers et dans les sacristies
Sur les fresques et sur les vitraux
Il y était sans y être
Mais tout témoignait de la foi en lui.
Je l’ai cherché
Dans les cercles du pouvoir
Là où se décide l’avenir des humains
La guerre comme la paix
Chez les puissante qui déterminent
Ce qu’on mangera demain
Comment on se déplacera
La langue qu’on parlera
Je l’ai cherché en vain
On ne parlait pas de lui.
Je l’ai cherché au fond de moi
J’y ai bien vu une place pour lui
Et des traces de son passage
Il y était sans y être vraiment

Bernard Bolay, Echos des saisons de la vie, Ouverture, 2022, pp 35 ss