Chers amis,

Je vous devine un peu surpris de me voir ainsi prendre la parole … je vais vous expliquer. Il se trouve qu’Anne Chollet s’est brisé la cheville sur un chemin de montagne … résultat un plâtre et 10 jours d’immobilité totale … et que Jean Chollet s’est fait poser une prothèse de hanche lundi dernier. Il va bien… mais peut-être pas au point d’être debout devant vous et de présider avec plaisir la dernière édition de Cantate et Parole de la saison.
Anne a donc trouvé un organiste  pour la remplacer et j’ai accepté de me faire le « porte-parole » de Jean, ce que je fais avec plaisir. Voilà. Maintenant que vous savez tout : bienvenue à Cantate et Parole.  (Edmond Vullioud)

TEXTE MEDITATIF I

Dans les garages,
On entend parfois des choses bien curieuses.
Voici un monsieur, apparemment fabriqué comme tout le monde, qui dit :
Il faudrait me régler mes soupapes.
Ou
Mes bougies font des ratés
Ou encore
Et j’ai encore le pont arrière qui fait du bruit.
Cet homme qui dit « mes pneus, mes soupapes, mes bougies … » il parle simplement de sa voiture.
Bien sûr.
L’homme moderne fait corps avec son automobile
Et il parle d’elle comme si elle était lui.

Notre corps, qui se prolonge ainsi dans la mécanique
Devrait aussi se prolonger dans la vie des autres.
Quand les gens ont faim, dans le monde, on pourrait alors nous entendre dire :
J’ai mon estomac qui me tiraille.
Quand des gens souffrent dans le monde, on pourrait aussi nous entendre dire :
J’ai mon cœur qui me fait mal.
C’est ce que quelqu’un appelait « aimer son prochain comme soi-même ».

 

Evangile de Luc, au chapitre 10

Alors un maître de la loi arrive.
Il veut tendre un piège à Jésus et lui demande :
Maître, qu’est-ce que je dois faire pour recevoir la vie avec Dieu pour toujours ?
Jésus lui dit :
Qu’est-ce qui est écrit dans la loi ? Comment est-ce que tu le comprends ?
L’homme répond :
Tu dois aimer le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force et de toute ton intelligence. Et tu dois aimer ton prochain comme toi-même.
Jésus lui dit :
Tu as bien répondu. Fais cela et tu vivras.
Mais le maître de la loi veut montrer que sa question est juste. Il demande à Jésus :
Et qui est mon prochain ?
Jésus répond :
Un homme descend de Jérusalem à Jéricho. Des bandits l’attaquent. Ils lui prennent ses vêtements, ils le frappent et ils s’en vont en le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descend aussi sur cette route. Quand il voit l’homme, il passe de l’autre côté de la route et continue son chemin. Un lévite fait la même chose. Il arrive à cet endroit, il voit l’homme, il passe de l’autre côté de la route et continue son chemin. Mais un Samaritain en voyage arrive près de l’homme. Il le voit, et son cœur est plein de pitié pour lui. Il s’approche, il verse de l’huile et du vin sur ses blessures et il lui met des bandes de tissu. Ensuite, il le fait monter sur sa bête, il l’emmène dans une maison pour les voyageurs et il s’occupe de lui. Le jour suivant, le Samaritain sort deux pièces d’argent, il les donne au propriétaire de la maison, et il lui dit : “Occupe-toi de cet homme. Ce que tu dépenseras en plus pour lui, je le rembourserai moi-même quand je reviendrai par ici.”
Et Jésus demande :
À ton avis, lequel des trois voyageurs a été le prochain de l’homme attaqué par les bandits ?
Le maître de la loi répond :
C’est celui qui a été bon pour lui.
Alors Jésus lui dit :
Va, et toi aussi, fais la même chose !

MEDITATION

On est bien d’accord : en choisissant la parabole du Bon Samaritain pour cette dernière méditation de « Cantate et Parole » de la saison, Jean Chollet – c’est lui-même qui le dit – n’a pas fait dans l’originalité. S’il y a une parabole archi-connue dans le  Nouveau Testament, c’est bien celle-là. En musique, on dirait : c’est un « tube ».
Et pourtant, les « tubes » ne sont pas des tubes par hasard. Ils nous touchent, nous émeuvent, nous  font vibrer de manière tout à fait unique. Les paraboles, c’est la même chose. Et il est bon parfois de se pencher encore une fois sur les « tubes » de l’Evangile.
A travers les siècles, plusieurs interprétations ont été données de cette parabole bien connue du bon Samaritain.
Les commentateurs bibliques du Moyen Âge, par exemple, toujours très friands d’allégories, identifiaient volontiers le chrétien avec cet homme dépouillé et meurtri, et ils invitaient à voir en Jésus le véritable « bon Samaritain », celui qui éprouve de la compassion, de la pitié pour le blessé, celui qui vient à son secours. Le but de la parabole n’était pas alors de motiver le chrétien sur ce qu’il avait à faire, mais de rappeler ce que Dieu faisait pour lui.
A une autre époque, on a mis l’accent non plus sur l’œuvre accomplie par Jésus, mais sur l’amour que le chrétien devait à son prochain. Le croyant n’était plus le blessé, mais le bon Samaritain. Et la parabole l’invitait donc à se montrer attentif aux malheurs de ses semblables. Il devait faire tout ce qu’il pouvait pour les secourir de manière efficace.
Mais depuis une trentaine d’années, on a vu surgir et se développer une troisième explication de cette parabole. A la différence des deux précédentes, elle accorde une très grande importance d’une part au contexte de la parabole, et d’autre part à la manière dont elle s’insère dans un débat et vient le modifier.

Voyons d’abord le contexte.
Au cours d’une discussion, un docteur de la loi interroge Jésus sur ce qu’il faut faire pour recevoir la vie éternelle. Jésus rappelle les deux grands commandements : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
Mais le docteur de la loi ne se contente pas des grands principes : il veut une feuille de route précise. « Qui est mon prochain ? » Et ce n’était pas du tout une question rhétorique à l’époque ! C’était une véritable question débattue chez les rabbins.

En effet, il y avait – grosso modo – trois groupes de rabbins.

Les rabbins « radicaux » qui considéraient que les seuls prochains étaient ceux qui faisaient partie du groupe des pharisiens et qui déconseillaient d’avoir des relations avec des hommes d’un autre groupe que celui des pharisiens (relations commerciales, familiales, etc.) et donc bien sûr, déconseillaient de leur venir en aide. Sans le dire de cette manière, ils rappelaient que le Dieu de l’Ancien Testament était un dieu tribal et que donc la morale ne pouvait être que tribale.

Il y avait un groupe de rabbins un peu plus ouverts qui considérait que tout juif pouvait être considéré comme un prochain potentiel et qu’on pouvait par conséquent venir en aide à quelqu’un pourvu qu’il soit juif. Au moins juif.

Et puis enfin, le groupe des rabbins « libéraux », qui pensaient que tous les êtres humains étaient des prochains, quelles que soient leur race, leur nationalité, leur religion. Et donc que la solidarité recommandée envers les juifs s’appliquait également à eux.

Il y avait donc de profonds désaccords entre eux, des désaccords qui se traduisaient par des discussions interminables et passionnées. Ce n’est donc pas du tout par hasard que Jésus choisit comme héros de la parabole un Samaritain. Parce qu’un Samaritain, c’est pire qu’un païen. Un Samaritain, c’est un faux-frère.

Les Samaritains revendiquaient le droit – et le devoir – de célébrer Dieu sur le Mont Garizim (comme le préconise le Deutéronome : « Lorsque l’Éternel, ton Dieu, t’aura fait entrer dans le pays dont tu vas prendre possession, tu prononceras la bénédiction sur la montagne de Garizim »). Evidemment, on pouvait dire que cette invitation du Deutéronome datait un peu… mais au 4e siècle avant Jésus-Christ, les Samaritains ont construit, sur le Mont Garizim, leur propre temple ! Un temple rival de celui de Jérusalem. Et ça, évidemment, pour les Israélites du Sud, c’est insupportable ! Pour eux, il n’y a – et il n’y aura jamais – qu’une ville sainte, c’est Jérusalem et qu’un Temple, celui de Jérusalem.  Et vous connaissez la manière dont Jésus renvoie dos à dos les partisans du Mont Garizim et les partisans de Jérusalem quand il dit  à la Samaritaine « un jour, on adorera en esprit et en vérité ».

Jésus prend donc nettement parti dans la controverse, et indique clairement que le prochain ne se définit pas par l’appartenance à une ethnie, à une nationalité ou à un groupe, mais que le commandement d’amour s’étend à tous les êtres humains. Jésus donne donc raison au courant libéral. Mais, en même temps, il va beaucoup plus loin en déplaçant le centre du débat.

En effet, il aurait parfaitement pu raconter l’histoire d’un juif pieux qui aurait rencontré successivement un coreligionnaire, un païen puis un Samaritain en difficulté, et qui aurait décidé chaque fois de leur venir en aide. Il aurait ainsi montré que le véritable juif pieux doit traiter tout homme comme son prochain.

Or, Jésus raconte une autre histoire.

Il raconte l’histoire d’un homme blessé au bord d’une route qui voit passer successivement un prêtre, un lévite, un Samaritain. Et il termine en demandant : « Qui a été le prochain de cet homme ? ». La parabole ne pose plus la question à partir du Samaritain, mais à partir du blessé.

En fait, Jésus veut faire comprendre au docteur de la loi deux choses.

  • D’abord, que le vrai problème, celui qui a de l’importance, ce n’est pas le sien, mais celui de cet homme dans la détresse.
  • Ensuite, le prochain, ce n’est pas telle ou telle catégorie d’êtres humains, ce n’est même pas l’humanité entière, mais c’est toi. Ton attitude, ton comportement fait de toi un prochain ou non.

Et à partir de là, vous avez certainement entendu de nombreuses prédications qui se concluent par des formules comme « puissions-nous, frères et sœurs, garder nos yeux ouverts pour voir dans les fossés de la détresse, sur les trottoirs de l’oubli, tous les prochains qui ont besoin de nous. ». Mais au fond, quand on réfléchit bien, c’est assez bizarre cette « leçon de morale ». Parce que ce n’est pas du tout la question du Maître de la Loi !

Il ne demande pas une leçon de morale.

Il dit : « Qu’est-ce que je dois faire pour avoir la vie avec Dieu » ? Evidemment, c’est une question difficile que celle de cette « vie avec Dieu. Pendant longtemps on a traduit par « vie éternelle » et on a considéré que la « vie éternelle », c’était simplement la vie après la mort. Cette vie qui ne finit jamais, qui est longue « surtout vers la fin » comme le dit Woddy Allen … mais qui n’a rien à voir avec la vie actuelle. Qui est en sorte une « récompense » pour le « bon chrétien ». Et puis on en est revenu. D’où probablement la traduction que nous avons relue tout à l’heure « la vie avec Dieu ».

La vie pleine.
La vie entière.
La vie qui va me combler.
Alors si « la vie avec  Dieu », c’est ce que tu veux, mon cher Maître de la Loi, cesse de te promener avec dans ta poche la « liste » de prochains éligibles.
On n’est pas à la cérémonie des Molières.
Arrête de te dire « est-ce que celui-ci mérite ? » « Est-ce que celui-là ne mérite pas ? »
Et deviens, toi, le prochain.
Tu verras : tu auras une autre image de toi-même.
Tu te sentiras plein, entier, humain.
Tout simplement humain.
Et ça, ça n’a pas de prix.

Et puis, à partir de là, depuis que « la planète est un village », comme le disait Marshall Mc Luhan, on peut évidemment faire une lecture plus « globale ». Et je voudrais terminer cette méditation en rappelant ces quelques lignes d’une prédication de Martin Luther King consacrée justement au « Bon Samaritain » :

Plus que jamais dans le passé, mes amis, les hommes de toute race et  de toute nation sont aujourd’hui confrontés au bon voisinage. Nous ne pouvons plus nous payer le luxe de passer de l’autre côté de la route. Une telle folie s’appelait naguère une faiblesse morale ; aujourd’hui elle conduit au suicide universel. Nous ne pouvons pas survivre spirituellement séparés, dans un monde globalisé.

Amen.

TEXTE MEDITATIF II 

Il y a ceux et celles qui ont besoin de nous pour des questions urgentes
Des questions de survie parfois.
Et puis il y a celles et ceux qui ont besoin de nous pour des choses toutes simples.
Exemple :

  • Monsieur s’il vous plaît ! Le bureau du contrôle des habitants ?
  • Alors vous prenez la première rue à droite, pas la petite, la grande, vous arrivez sur la place avec une église sur la gauche. Vous prenez à droite de l’église et juste après un grand magasin, vous verrez de nouveau une place avec un bureau de poste. C’est là, un peu sur la gauche.

Bonne explication peut-être.
Mais il faut s’en rappeler.
Et puis après, il faut l’appliquer sur le terrain.
Or la réalité, c’est un tourbillon de gens autour de vous …
C’est qu’il faut traverser là-bas ..
C’est qu’il n’y a pas un magasin mais deux …
C’est que vous ne voyez pas le bureau de poste …
En fait, il n’y a qu’une manière d’aider vraiment celui qui ne connaît pas la ville,
C’est de l’accompagner.
La vie, c’est encore plus compliqué que la ville.
C’est pourquoi Dieu est descendu dans nos rues.
Pas pour expliquer
Mais pour nous accompagner.
Et quand un chrétien dit « je suis croyant »
Il pourrait aussi dire : « Je suis accompagnant ».